Essais, critiques et politique Paris · Turin

Taïwan et la République de Salò

11 JUIN 2026

Lors d’une récente apparition télévisée sur La7, à L’aria che tira, Piergiorgio Odifreddi, illustre mathématicien et essayiste, a établi un rapprochement que je n’avais jamais entendu, celui entre Taïwan et la République de Salò. Sachant fort bien que l’Occident ne verrait pas d’un bon œil le rattachement de l’île au sein de la République populaire de Chine, il a demandé de manière polémique ce qu’il faudrait penser d’une République de Salò fasciste encore indépendante, à côté de la République italienne. Peut-être le rapprochement fonctionnerait-il mieux en imaginant une hypothétique République de Salò implantée sur une île, par exemple dans la Sardaigne moins accessible, mais le sens de la provocation ne change pas. Odifreddi, on le sait, est porteur de ce que l’on appelle l’intelligence dérangeante, qui à mon humble avis est de toute façon toujours plus féconde que le partage inerte d’opinions répandues, souvent mollement hypocrites. Les politiciens européens se réclament obsessionnellement du droit international, qu’ils opposent à la politique de puissance de la Russie à l’égard de l’Ukraine, mais ils refusent d’accepter ce qui est pourtant banal : que le droit international ne vit qu’au prix d’une négociation raisonnable avec la Realpolitik. L’ONU, en tant qu’organe principal véhiculant la valeur du droit international, repose sur l’anomalie d’un organisme de gouvernement, le Conseil de sécurité, de 11 membres, dont 5 ne sont pas élus mais membres permanents de droit, pouvant opposer leur veto à toute délibération (États-Unis, Russie, Chine, Angleterre, France). Historiquement les 4 puissances victorieuses de la Seconde Guerre mondiale, outre la France, cooptée pour l’essentiel en tant que grande puissance coloniale, avant que ne commence l’ère de la décolonisation. Il est évident qu’aucune des 5 n’aurait accepté d’entrer à l’ONU s’il n’y avait pas eu la reconnaissance d’une position privilégiée pour elles. Mais qui représenta, à l’origine, au moment de la constitution de l’ONU, en 1945, la Chine ? Non pas Mao mais Tchang Kaï-chek, leader du parti nationaliste chinois, qui, après avoir persécuté les communistes chinois, s’allie avec eux pour repousser l’invasion japonaise, quitte à reprendre la guerre civile après la reddition des Japonais. Sur la base des brutaux rapports de force, c’est donc Tchang Kaï-chek qui siège à l’ONU, mais après avoir rouvert les hostilités avec les communistes de Mao (qui échappe à l’anéantissement avec la célèbre Longue Marche), il est vaincu et en 1949 se réfugie sur l’île de Taïwan. Cela a-t-il encore un sens (même pour le droit international…) que ce soit le maître d’une petite île qui siège au Conseil de sécurité, à la place du Président de la toute jeune République populaire de Chine ? Et cela a-t-il eu un sens (toujours au nom du droit international) que les États-Unis et l’ONU aient attendu 1971 pour chasser du Conseil de sécurité le représentant de Taïwan en faveur de celui de la République populaire de Chine ?

Hélas, en politique ne valent pas (c’est-à-dire, ne devraient pas valoir…) les logiques de la ferveur footballistique, selon lesquelles ce sont toujours les adversaires qui commettent les fautes, et les fautes des nôtres n’existent pas. Jusqu’à preuve du contraire, la civilisation occidentale garantit une qualité de vie individuelle et collective sans comparaison avec celle que l’on trouve dans d’autres parties du monde, mais cela ne doit pas nous empêcher de voir que les démocraties occidentales, quand cela leur sert, n’hésitent pas à s’allier même avec le diable. Il est donc doucement hypocrite de dire que la Chine n’a pas le droit de reprendre sa province rebelle parce que, dans les près de 80 ans qui se sont entre-temps écoulés, s’est formée une société nouvelle, démocratique, et qu’il est juste de respecter l’autodétermination des peuples. La même chose que l’on dit pour l’Ukraine, historiquement chair de la chair russe, mais que l’on n’a jamais dite quand les États-Unis soutinrent le coup d’État de l’armée au Chili, contre un gouvernement démocratiquement élu. L’ennui, c’est l’arrivée de Trump, qui a rebattu les cartes, en dévoilant le jeu, en quelque sorte disposé à reconnaître ce que les politiciens européens ne veulent pas concéder : que les grandes puissances ne peuvent accepter que les chiens aboient trop près de leurs propres frontières. L’expression est du pape François, qui, au début de l’invasion de l’Ukraine, dit précisément que « l’OTAN avait aboyé aux portes de la Russie »…

(2 juin 2026)