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Un théâtre différent : non pas le texte mais la scène

10 JUIN 2026

Le livre de Nicolas Doutey, Une idée de scène. Avec l’écriture théâtrale de Beckett (Classiques Garnier, Paris 2025), est le fruit d’un doctorat de la Sorbonne à Paris dans lequel l’auteur croise analyse dramaturgique (sur Beckett) et pratique scénique, découvrant ainsi sa propre vocation non pas pour l’Université mais pour le travail de dramaturge et de Dramaturg. Beckett rompt avec le théâtre de tradition, fondé sur la centralité du personnage, riche de sa propre psychologie, et évolue sous le signe de la soustraction. Le point de départ est souvent constitué d’une dimension réaliste et d’un contexte historico-social qui disparaît peu à peu. Par exemple, dans En attendant Godot, Estragon et Vladimir sont à l’origine deux Juifs en attente d’un contact avec une personne chargée de les mettre à l’abri, dont le nom de code est peut-être Godot : un renvoi implicite au militantisme de Beckett dans la Résistance française, sous l’occupation nazie. La version finale est au contraire l’épiphanie métaphysique de deux créatures qui attendent la fin de la vie, rencontrant à deux reprises Pozzo et Lucky, lesquels, lors de la seconde rencontre (qui a lieu le lendemain), sont devenus respectivement aveugle et muet. Plus aucun réalisme ni même de personnages, réduits à de simples figures symboliques. L’attente de la fin est tissée de déchéances progressives, dans un cadre de rétrécissement spatial graduel. Si l’on trouve encore ici une ouverture d’horizons, dans d’autres textes, les interprètes se retrouvent entravés dans leurs mouvements, immobilisés, enterrés (d’abord jusqu’à la taille, puis avec seulement le visage qui dépasse du sol), ou encore plongés dans des poubelles. Un théâtre qui exprime le sens de la vie comme une décadence irrésistible du corps, jusqu’à la perte de la parole, au silence qui précède le silence éternel (certains textes très courts s’intitulent Actes sans paroles, une longue didascalie dépourvue de répliques).

Celui de Doutey est un livre militant, dans l’esprit du temps, qui saura certainement intéresser la jeunesse intellectuelle impatiente d’aujourd’hui : il poursuit en effet une autre idée de scène, inspirée par la philosophie pragmatiste, opposée à la vision textocentrée de la tradition théâtrale. Selon cette dernière, l’écriture vient in primis, et la scène n’entre en jeu que dans un second temps. Doutey insiste sur le concept d’incarnation, qui suggère évidemment une inflexion religieuse. Certes, on a parlé de magie de la scène, espace de transformation et de transcendance, où le corps de l’acteur, en incarnant le personnage, rend réel ce qui est imaginaire. Doutey refuse cette conception, bien qu’au prix d’une extrémisation de circonstance (« pour qu’il y ait vraiment incarnation, il faut un miracle, il faut franchir la frontière entre la vie et la mort »), n’acceptant donc pas d’entendre le miracle en termes purement métaphoriques.

Pour Doutey, le théâtre de Beckett est magnifiquement fonctionnel : il n’y a plus de personnages dans lesquels il serait possible de s’incarner, mais seulement des ombres de figures, mutilées et parfois muettes, qui exaltent par contraste la centralité protagoniste de la scène, chaque fois inventée différemment. Beckett – conclut Doutey – résiste à l’idée de l’incarnation, qui est « un pilier incontournable de la conception dominante du fait théâtral d’où découle le contraste entre texte et scène ».

Pourtant une idée de scène alternative, non complémentaire à un texte en position de primauté, est tout à fait possible ; un théâtre qui ne représente pas, c’est-à-dire qui ne re-présente pas quelque chose que l’on suppose déjà présenté dans un autre espace (celui du livre ou du simple manuscrit), mais c’est le théâtre de Kantor, de Grotowski, de Barba et de quelques autres, que nous avons vu à la fin du XXe siècle. Dans La Classe morte de Kantor, l’unique véritable personnage est le dispositif scénique, cinq rangées d’anciens bancs d’école, sur lesquels se tiennent (assis, debout, en mouvement…) une douzaine de vieillards, éveillés aux souvenirs de leur vie par le son d’une valse envoûtante. Non pas une écriture d’auteur à traduire sur la scène, mais une écriture scénique dont le metteur en scène est l’auteur. Il n’y a pas lieu, en somme, de déclarer des guerres d’extermination, si la coexistence est possible entre deux pratiques théâtrales différentes. Le seul problème est qu’il s’agit d’un théâtre ayant besoin d’une denrée rare, de poètes de la scène, encore non perçus dans ce premier segment du nouveau siècle… Tandis que le théâtre de tradition textocentré, avec son patrimoine millénaire de pièces, garantit au moins la sécurité d’une valeur sûre

(publié sur « Italypost », le 17 mai 2026)