Alain Finkielkraut, ne pas renier ses racines
Alain Finkielkraut est un intellectuel français très connu au-delà des Alpes, notamment parce qu’il anime depuis de nombreuses décennies une émission de radio, qu’il est l’auteur d’une quarantaine de livres — dont la moitié publiés par une maison prestigieuse comme Gallimard — et qu’il a été reçu il y a une douzaine d’années à l’Académie française, avec quelques résistances imputables à son intelligence dérangeante, exhibée dans le débat public sur la culture, la société et la politique. En janvier de cette année est parue une sorte d’autobiographie (Le cœur lourd, conversation avec Vincent Trémolet Villers, Paris, Gallimard 2026), qui met en lumière un personnage moins connu en Italie, où seuls trois de ses livres ont été traduits, dont le dernier, Pêcheur de perles, de 2024, opportunément édité par Feltrinelli l’an dernier. Né à Paris en 1949 de parents juifs polonais rescapés des camps de concentration (un père, artisan maroquinier, réfugié en France dans les années trente pour échapper à l’antisémitisme de son pays, mais fini à Auschwitz lors des rafles parisiennes de la police française asservie aux nazis occupants), il est naturellement un jeune militant du Mai 68 parisien, qui est pourtant aussi l’année du Printemps de Prague, du rêve d’une libéralisation pacifique – de l’intérieur – d’une société étouffée par le régime du socialisme réel, finalement réprimée par les chars soviétiques et ceux d’autres pays du pacte de Varsovie. Pour la prise de distance de Finkielkraut à l’égard du climat révolutionnaire de 68, la contribution des penseurs et écrivains de l’Europe centrale et orientale qui « ont dévoilé l’imposture totalitaire » est fondamentale. C’est grâce à Milan Kundera que l’auteur prend conscience de la différence entre le printemps parisien et celui de Prague. À Paris est à l’œuvre une révolte de jeunes, à la fois lyrique et radicale ; à Prague, c’est une révolte populaire d’ adultes, « explosion d’un scepticisme post-révolutionnaire ».
En réalité, pour comprendre la personnalité profonde de l’auteur, il faut en reconstruire l’identité juive, à laquelle sont consacrées les pages les plus intéressantes du livre. Finkielkraut est un laïc, non pratiquant, voire ouvertement athée, qui n’entend toutefois pas renier ses propres origines : « Être juif, en effet, signifie s’inscrire dans une filiation », déclare-t-il non sans raison, n’hésitant pas à faire sienne la parole d’un autre juif laïc plus illustre, Raymond Aron, « Je n’aime pas arracher mes racines ». Le passé ne passe pas, le passé est notre héritage, il s’offre à notre réflexion, il a toujours quelque chose à nous dire. D’où la posture polémique du personnage, un certain agacement face à l’excès d’esprit démocratique, qui exige toujours plus d’égalité. Obsédée par ce fantôme, « notre époque est sensible comme aucune autre avant elle à toute discrimination » : l’ensemble du passé est convoqué devant le tribunal du wokisme, qui contrôle et poursuit « les clichés racistes, les préjugés sexistes ou homophobes », tous abondamment transpirant des textes littéraires de la tradition. Seuls le présent et le contemporain brillent et méritent d’être étudiés : conclusion naturellement inacceptable pour un amoureux de la civilisation française, qui s’indigne devant le ridicule de l’écriture inclusive, prompte à inventer un pronom unique à la place du traditionnel double il/elle. De sorte qu’il n’est pas surprenant qu’il puisse aller jusqu’à dire – comme il l’a âprement déclaré dans le précédent Pêcheur de perles – que le transgenre est « la figure emblématique du troisième millénaire », en ce qu’il indique la voie royale, une revendication de droits toujours plus nombreux qui va jusqu’au droit de nier la distinction entre le masculin et le féminin décidée par la Nature, afin de se faire créateur de soi-même. Le refus de la norme, de toute norme antérieure, signifie en effet, précisément, « se réapproprier sa propre origine » : l’exact contraire du choix de Finkielkraut juif laïc.
Sur le plan politique, il n’échappe toutefois pas à l’auteur que les Palestiniens d’aujourd’hui sont les juifs d’hier (bien qu’avec la conséquence scandaleuse qu’au sein de l’antiracisme historique de la gauche se génère fatalement un racisme antisioniste inédit), et que ces derniers ont fondé leur propre État, oui, sur la terre anciennement de leurs pères, laquelle toutefois est depuis deux mille ans une terre palestinienne. Finkielkraut reconnaît également que les colons juifs ont injustement arraché des pans toujours plus larges de Cisjordanie, mais il admet qu’en Israël la guerre civile éclaterait à toute tentative de démanteler les colonies illégales. Certes, l’auteur critique la politique de Netanyahou parce qu’elle n’a pas de stratégie pour l’après, mais lui-même est le premier à admettre qu’il est trop tard pour un État palestinien, rendu intenable précisément par le processus de colonisation rampante de la Cisjordanie. Sa proposition, en fin de compte, s’avère fort élusive et peut-être presque provocatrice : il existe déjà un État palestinien, le Royaume de Jordanie, « une confédération jordano-palestinienne est sans doute plus sensée qu’un État palestinien coincé entre Israël et la Jordanie ». Reste néanmoins la conscience d’une innocence perdue, résumée dans le titre et bien expliquée dans les dernières lignes de l’autobiographie : « Pour la première fois dans notre histoire, nous devons affronter la haine sans avoir la consolation de l’innocence. C’est cela le cœur lourd ».
(25 janvier 2026)