Essais, critiques et politique Paris · Turin

Adieu au « château d’Elseneur »

10 JUIN 2026

Thought process Thought process

Il m’incombe l’obligation de mieux argumenter pourquoi diable, après 38 ans de service honoré, durant lequel sont parus 92 fascicules, une revue de premier rang, « Il Castello di Elsinore », fondée en 1988, a été contre toute attente abandonnée même par le dernier de ses six fondateurs. Je dirais, en première instance, parce qu’un cycle s’est clos. Je suis heureux d’avoir fait partie d’une génération qui a eu des Maîtres, de surcroît dotés de visions. À l’origine de la discipline théâtrale – entre les années soixante et soixante-dix du XXe siècle – il y a eu des italianistes et des francisants de valeur (Apollonio Caretti Getto Macchia), outre quelques historiens de l’Art. À Turin, ce fut Getto qui invita Gianfranco De Bosio, alors Directeur du Teatro Stabile de Turin, à tenir un séminaire sur Alfieri pour quelques-uns de ses étudiants en fin de cursus, parmi lesquels Tessari et moi-même (et ce fut De Bosio qui attira par la suite Alvise Zorzi, pour nous faire poursuivre notre apprentissage). Au début, le pari sembla fascinant, pour les jeunes qui abandonnèrent leurs pays natals, les territoires des Littératures ou de l’Histoire de l’Art, se mettant en marche vers les terres inconnues, au-delà de la frontière. Certains, à vrai dire, auront peut-être été chassés, à coups de pied au derrière, par des Maîtres exigeants ou un peu trop tyranniques, histoire de s’en débarrasser, des petits ânes et des ennuyeux présomptueux, mais les courageux ne manquaient pas, les inquiets, un peu aventureux et un peu rebelles, par rapport à un certain conformisme culturel gris et même un tantinet bigot. Une génération, la nôtre, militante, c’est-à-dire contestataire, fort belliqueuse, comme c’était fatal, descendant tous par les rameaux de l’arbre tourbillonnant de Mai 68. Les plus ambitieux (qui étaient aussi les plus doués) se percevaient comme des colons impatients de rompre avec la mère-patrie, anxieux d’arriver vite à définir une identité de la nouvelle discipline, autonome des Maîtres qui les avaient expédiés coloniser un territoire inconnu. L’Histoire du Théâtre ne pouvait être une façon nouvelle de dire une chose vieille, de rebaptiser ces piteuses petites matières qui se trouvaient depuis toujours dans tous les compartiments littéraires de l’Université d’avant 68, Littérature théâtrale italienne ou française ou anglaise ou allemande et compagnie. Et ainsi fut-il, non pas Histoire du théâtre mais Histoire du Spectacle. Dommage que, par la hâte de conclure l’affaire, comme il arrive parfois, on jeta l’eau sale avec l’enfant. À examiner la consistante production d’essais du dernier tiers du XXe siècle – par ailleurs en moyenne de haut niveau – il est facile de constater combien est dominante, presque obsessionnelle, l’enquête sur l’art de l’acteur, ou sur n’importe quel autre segment de cet amas multiple qu’est le spectacle, pourvu qu’il ne s’agît pas de l’odieuse dramaturgie. Si ensuite, en revanche, à la place du noble spectacle, on devait vraiment nommer le mot exécrable – théâtre – ne valait que l’autorisation de parler d’Histoire matérielle du théâtre, c’est-à-dire des infinis problèmes d’organisation de l’événement spectaculaire, y compris les parfums aspergés en abondance pour atténuer – comme le lit une savoureuse chronique de l’époque – « tal puza de tampho et de pisso del tanto pissare che haveno fatto quelle donne », c’est-à-dire les spectatrices des mises en scène de la fête de la Renaissance commandée par le Prince, contraintes – les pauvrettes – à uriner là où elles étaient, immobilisées sur les gradins, parce que dans l’impossibilité d’atteindre les urinoirs à cause de la multitude du public ! Même la minorité hérétique des enseignants de la génération de 68, malgré leurs origines littéraires, parce qu’en grande partie élèves de grands Maîtres de l’italianistique comme Getto ou Caretti, s’insère de manière occasionnelle ou selon une modalité plus constante – dans la pulsion collective au changement de rythme, réalisant par ailleurs des produits d’essai des plus originaux et d’une grande rigueur : je pense aux enquêtes de Tessari et Ferrone autour de la Commedia dell’Arte, aux recherches d’Artioli sur Artaud et Carmelo Bene, au long creusement que Marzia Pieri a consacré au spectacle du XVIe siècle, relu comme une tessère, pas même la plus importante, d’une totalité d’ensemble, derrière laquelle se tient la civilisation de la conversation, présente aussi bien dans la festivité privée que dans les coutumes associatives d’académies et de confréries. Naturellement bien plus passionnée, presque lancinante, jusqu’à frôler des accents de fanatisme, l’adhésion au travail de l’acteur (principalement contemporain, mais pas seulement, à être honnête) de ceux que les castellans appelaient les meuniers, parce que liés à l’édition du Mulino, lesquels avaient évidemment leur capitale au DAMS bolonais, longtemps le seul DAMS existant en Italie, objet des convoitises et des envies de tous ceux qui n’en avaient pas… Pendant un quart de siècle ils ont bataillé – castellans et meuniers – et il n’y a aucun doute que ce que j’ai dit jusqu’ici suffit à éclaircir que les vainqueurs furent les seconds, qui agitaient les étendards les plus rutilants, relativement peu nombreux, mais compacts et soudés dans leurs cuirasses étincelantes de chevaliers teutoniques, à garder le front retranché du nord-est, le long de la ligne Grotowski-Barba.

 

cavalieri teutonici

 

Et pourtant je me demande – un peu confus et stupéfait, un pied dans la fosse (mais en tenace claustrophobe je préfère dire au bord du four crématoire), si l’incertitude dans laquelle se trouve visiblement notre communauté scientifique n’est pas justement le résultat de ce triomphe, révélé à la fin, de fait, une sorte de victoire à la Pyrrhus. Car il me paraît difficile de nier que l’on est en train de perdre la perception de l’histoire : il y a des jeunes qui écrivent parfois d’événements survenus aujourd’hui ou tout au plus hier matin, et ceux remontant ne serait-ce qu’aux années quatre-vingt-dix du XXe siècle leur apparaissent des antiquailles archéologiques, et le mot dramaturgie une sorte de blasphème…

Donc – pour revenir à nos moutons – je dis que j’avais originairement pensé devoir l’ accompagner – la revue surnommée « Il castello di Elsinore » – comme lorsque je conduisis chez le collègue de la Faculté de Médecine vétérinaire mon petit chat appelé Ibsen, trop vieux pour devoir encore souffrir, mais je ne sais comment, au dernier moment – peut-être séduite par des propositions et des avances arrivées de maintes parts, peut-être aussi par les bons offices du rusé co-directeur… – la malheureuse répondit, m’échappant des mains, comme si elle était l’un des six personnages pirandelliens, obstinés à vouloir s’exhiber sur les planches, fuyant loin loin…

Oui, mais loin combien, loin où, avait-elle fui, la revue espiègle ? Étonnamment arrivée jusqu’à Bologne : précisément la capitale de nos ennemis, laquelle avait curieusement ouvert ses portes à l’élève aînée du premier chevalier du Château, pour l’introniser sur le siège royal qui fut du Sire des meuniers : confirmant ainsi que, pour de vrai, ils l’avaient gagnée, inexorablement, la Guerre de Trente Ans… Oui, car je me souviens bien comment parlait le grand Claudio, Seigneur de Bologne, des langages non verbaux, qui pour lui étaient l’essence du DAMS, de sorte qu’il aura certainement aimé le parcours d’Elena Randi, laquelle – il me semble, mais je peux aussi me tromper… – a depuis longtemps abandonné les études sur la dramaturgie et sur la mise en scène, fille préférée de la dramaturgie, pour se consacrer exclusivement à la danse, voilà, précisément langage non verbal, la danse…

De sorte que, devant ce petit tableau de moi – non idyllique mais apaisé dans ses conclusions ultimes, pacifié par la force de la réalité inexorable – je ne puis cacher l’étonnement face à la réaction – démesurée en tout cas, et du moins pour moi incompréhensible – de Mirella Schino, devant nos Notes de congé dans le dernier fascicule, paru ponctuellement en juin 2025 : que diable nous sommes-nous permis de dire, nous, pauvres petits semeurs de peste, directeurs de la publication ? En ses 17 lignes à peine, Perrelli signalait comme quoi la propriété de celle-ci passait au Département des Arts de l’Université de Bologne, observant en même temps que « le secteur disciplinaire a un besoin pressant d’histoire et de profondeur de recherche et de pratiques historiques ». Juste en dessous des 17 perrelliennes, seulement 8 lignes alongiennes que je reproduis intégralement :

parce qu’un château est un château, espace clos où l’on se défend des assaillants, parce que tous les assaillants ont disparu, parce que même Umberto et Tex, défenseurs de grande valeur, s’en sont allés je ne sais où, parce que Siro et Silvana, depuis un moment je n’arrive pas à les entendre, même pas par téléphone, parce que Claudio, mon compagnon d’études d’il y a un demi-siècle – fils de colonel que le fils de maréchal regardait avec respect et même avec timidité – je dois l’avoir vu, oui, certainement je l’ai vu, il y a plus de vingt ans, mais je ne l’ai pas reconnu, parce qu’il n’y a plus de drapeaux qui flottent et que tout est miasme, parce que le reste est silence…

 

duello

 

Je me serais épargné l’ennui de ce petit bavardage pointilleux de moi (et d’autant plus l’emphase narcissique de l’auto-citation) s’il n’était que Mirella Schino – dans le dernier fascicule de la revue « Teatro e Storia », 46/2025, p. 10-11 – a cru me faire l’honneur de construire tout un discours à elle, justement à partir de mon bref envol poétique (peut-être un peu énigmatique, je l’admets, pour les jeunes de la communauté scientifique), fort mal interprété par elle, bien que clairement introduit par la prose raffinée du toujours aimable et pénétrant Perrelli (« Le point de vue de Roberto Alonge – fondateur de la revue – est, dans ce contexte, inévitablement plus impliqué et personnel, et rappelle surtout la désertification au fil des ans du noyau qui a lancé la publication, à cause aussi des décès ou du commun desserrement des relations dans l’écoulement de la vie »). Une inoffensive lamentatio sénile, en somme, excusable chez un mélancolique vieux professeur à la retraite de 83 ans bien sonnés, qui a continué d’enseigner, au titre de professeur contractuel, pour 1400 euros par an, c’est-à-dire 100 euros par mois, jusqu’à ses 80 ans. Mirella elle-même semblait par ailleurs partager, commençant son texte par des mots de compréhension humaine :

En prenant congé, son fondateur, Roberto Alonge, a écrit un bref message. Je crois au respect pour les chercheurs les plus âgés, suivre ce qu’ils disent est un devoir, j’ai lu avec une attention particulière. Ce sont quelques lignes, elles me semblent très amères, je les rapporte : […] La douleur pour la perte de tant d’amis, et même de tant d’ennemis, est touchante, c’est un sentiment qui tôt ou tard concerne tout le monde. Mais c’est un étrange message, pour clore une phase de la vie d’une revue, le regret des temps passés se fond avec le mépris pour les temps présents.

Eh bien, tout de suite du « respect » pour les pauvres vieux (chercheurs) chenus et fatigués, et même « un devoir » de « suivre ce qu’ils disent », mais ensuite… mais ensuite se déclenche la fatale adversative, le Mais au début de la dernière phrase citée, et à ce point l’envie d’en venir aux mains est irrépressible, et donc « impétueux, irrésistible tourbillon » – dirait l’Alfieri du Saül – « arrache, projette au sol, broie, anéantit ».

De quoi, cependant, tire-t-elle – notre belle guerrière – que le « message » de ma succincte petite note soit « le mépris pour les temps présents » ? Mes maigres 8 lignes – encadrées par 7 parce que, hommage à Umberto Artioli obsédé par la numérologie et par la fascination des chiffres fastes – aspiraient velléitairement à la légèreté de l’aura, tout au plus à quelque référence littéraire, par exemple au miasme des tragédies grecques… Comment en déduire le grossier et brutal « mépris pour les temps présents », c’est-à-dire – si je traduis correctement – un jugement impitoyable sur la qualité des études des jeunes membres de l’actuelle communauté scientifique ? Le seul appui explicatif – à bien réfléchir – peut se trouver dans une parenthèse ronde où Mirella distribue une bastonnade plus polie au co-directeur aussi, écrivant ainsi : « (il me semble réitéré [le mépris pour les temps présents] aussi par l’autre message d’adieu, de Franco Perrelli, plus sobre) ». Hélas, il me semble que Mirella interprète trop sévèrement l’exhortation perrellienne/foscolienne aux jeunes chercheurs à revenir à l’histoire, mais en tout cas Perrelli et moi-même ne sommes pas interchangeables, et surtout nous usons de registres linguistiques différents, qui doivent être saisis pour ce qu’ils sont, par qui est capable de les saisir, cela s’entend : autrement, mieux vaut se taire. Les mots ont un poids, miasme est un terme trop fort, violent, il ne peut être l’équivalent du présumé jugement négatif de Perrelli. Certes, je ne nie pas qu’en feuilletant les contributions parues dans le « Castello » au cours de la dernière décennie un découragement m’ait pris, devant des essais souvent repliés sur des sujets tout petits petits, petits comme des timbres-poste, de peu d’intérêt, sinon pour le nombril de leurs auteurs. Et pourtant avec le temps tout ce qui naît se dégrade, nous le savons, la décadence est fatale, la civilisation d’Occident décline elle aussi, sûrement la partie située en deçà de l’Atlantique, et bref elle aurait dû comprendre – l’excellente Mirella – que mon miasme se référait à tout autre chose, à quelque chose de très grave, proprement – pour tout dire – à l’obscénité du plagiat, blessure intolérable dans l’horizon des études, qui devraient exalter la recherche de l’originalité, et non point la banale vulgarisation, la plate répétition de ce qui a déjà été écrit, et encore moins le plagiat. Ou puis-je et dois-je penser que l’excellente Mirella, à la manière d’une candide Blanche-Neige, n’ait pas perçu que récemment s’est encore plus empuanti l’air de la maison de la corporation, déjà depuis des années infestée par la puanteur de l’indicible honte ? Certes, ces jours présents nous avons nouvelle de professeurs d’université qui intriguent pour se procurer, à titre gratuit, des outils informatiques et même des appareils électroménagers, mais plus grave – il me semble – est de voler des idées que de voler des deniers. Nous ne sommes pas des anges, nous descendons tous d’ancêtres simiesques bestiaux, la faim alimentaire et la faim sexuelle nous talonnent depuis toujours, besoins implacables et féroces ; les professeurs d’université aussi, donc, partagent avec l’humanité entière la tentation de l’argent, même dans sa forme extrême de la corruption et du vol, mais l’appropriation des idées d’autrui est propre et exclusive au statut du chercheur, et partant plus infamante.

Voilà, la vraie question, si tant est, à laquelle il est trop douloureux de répondre, concerne le choix temporel de l’inattendu soudain brusque changement de rythme : pourquoi donc en 2025, et non un an plus tard ou un an plus tôt, le renoncement à continuer la publication ? Mais parce qu’il y a toujours un jour et une heure et une minute, comme à une personne – durant toute sa vie vécue à jeter le cœur par-dessus l’obstacle – il advient le jour où son cœur (peut-être parce qu’il a trop aimé ou peut-être pour d’autres raisons que l’histoire ne dit pas, comme le chante Roberto Vecchioni) tombe et se cabosse irrémédiablement, et ainsi est-il peut-être advenu à la revue, quelque chose de trop pénible lui sera arrivé, en cette néfaste Année du Seigneur 2025…

Et pourtant je ne parviens vraiment pas à comprendre toute cette superbe rude et agressive avec laquelle l’admirable Mirella relit ainsi notre petite Guerre de Trente Ans :

J’imagine que c’est là la raison pour laquelle il m’en est resté une impression toute différente, que je voudrais ici ajouter à la sienne. Je dirais une sensation de gel : plus que des batailles d’idées je me souviens de rixes académiques, dont à faire les frais étaient souvent les plus jeunes. Dans ma mémoire – peut-être partielle ou fourvoyée – ce fut une période où, plus que d’habitude, les carrières étaient accélérées ou ralenties ou bloquées pour des motifs étrangers à la qualité des chercheurs. Je me souviens, et ce n’est pas un souvenir agréable, de l’obéissance dans bien des coteries, ou « écoles ». Pas dans la mienne. [… ] Dans l’ensemble, et malgré tout, nous sommes en tout cas dans un moment un peu plus sain que les années resplendissantes auxquelles Alonge fait référence, dans lesquelles, outre quelques intelligences, triomphait, par chance pas partout, le plus létal des systèmes : la conception pyramidale des groupes académiques, avec un chef qui décide et des subordonnés. Je ne sais comment le dire d’une façon qui ne soit pas insupportablement rhétorique : ne nous laissons pas séduire par le passé, cela n’en vaut pas la peine.

Eh bien, eh bien, double eh bien ! Mais où a-t-elle remporté le poste de chercheur, premier échelon de sa carrière méritoirement accélérée, la chère très chère Mirella ??? Pas à l’Université de L’Aquila de son Maître Nando Taviani, ni même à la Roma III de Ruffini, et encore moins au DAMS bolonais de Meldolesi et Cruciani. Aucun des Magnifiques Quatre de l’Ave Maria n’est parvenu à promouvoir le premier élan de son parcours de chercheuse ! Sa « mémoire » n’est ni « partielle » ni « fourvoyée », comme elle l’hypothèse ; hélas, elle est simplement amnésique : elle a oublié d’avoir gagné à l’Université de Turin, sur un poste que j’avais fait mettre librement au concours (comme il arrive rarement dans l’Université italienne). Peut-être aura-t-elle gagné à son insu, je ne sais trop, mais Mirella Schino gagna, et à juste titre, se révélant en cette occasion la candidate la plus douée de tous les participants. De sorte que pendant un certain nombre d’années elle dut prendre le train de nuit Rome-Turin pour venir s’acquitter de ses fonctions en terre savoyarde.

Naturellement je sais comment va le monde, surtout dans un Pays anti-méritocratique comme l’Italie, et donc, oui, il y aura sûrement eu des pratiques de concours peu correctes, et la protestation de qui en a été victime est normale et juste, mais il ne me paraît pas que ce puisse être Mirella Schino à se plaindre. Me réconforte le fait que ce fut Nando Taviani,

Maître de Mirella, qui m’invita, par la suite, à publier un livre de moi dans une collection dirigée par lui chez La Nuova Italia Scientifica, devenue ensuite Carocci (la même collection où Mirella aussi publia un livre à elle…). Événement qui scandalisa mes acolytes, sur le point de soupçonner que j’étais passé avec les chevaliers teutoniques… Seul un naïf inexpérimenté peut imaginer qu’autant de gentillesse m’ait été rendue pour autre chose que la simple reconnaissance de mon avoir eu du respect pour le mérite : respect qui est un devoir mais fleur des plus rares au Bel Paese…

En somme, la réalité est toujours plus complexe qu’elle ne peut paraître, surtout à qui a tendance à se la rêver, la réalité. Il y a eu un long conflit, entre les deux groupes, mais aussi des périodes d’entente et de collaboration, de manière alternée, comme les phases de la marée… Quand je dis que ces gens-là étaient les Magnifiques Quatre, je ne fais pas de stupide ironie, je tiens vraiment que, du moins à cette hauteur chronologique, ils étaient les plus doués de tous, mais ils étaient complaisants de leur supériorité, ou du moins ainsi étaient-ils perçus, à tort ou à raison, et pour cela la revue des chiens errants fut intitulée à l’image du château, « espace clos où l’on se défend » : on se défend des plus doués, à tort ou à raison vécus comme « assaillants ». Je n’arrive pas cependant – alors, d’autant plus – à comprendre le changement de registre de caractère de l’excellente Mirella. Au début des années deux mille, quand Guido Davico Bonino et moi publiâmes les quatre gros volumes Einaudi de Histoire du théâtre moderne et contemporain, j’avais commandé quelques textes à certains des meuniers (parmi lesquels la jeune Schino), et tous avaient régulièrement signé pour acceptation de la mission (temps de marée haute…), mais plus tard certains contrats furent déchirés, les contributions correspondantes n’arrivèrent pas chez l’éditeur (temps de marée basse…). Mais non la jeune Schino, qui en cette occasion ne mit pas le casque pour s’aligner dans la tranchée. Plus que juste, jeune chercheuse en carrière, pourquoi donc renoncer à enrichir le curriculum, avec un long essai de cent pages, publié par une maison d’édition prestigieuse comme Einaudi ? Donc tempérament prudent, avisé, calma e gesso, comme dit qui joue au billard… Mais quel sens cela a-t-il donc, à présent, quand la guerre est finie depuis une quinzaine d’années, quand nous sommes presque tous morts, ou cabossés ou sous l’ombre d’Alzheimer, et qu’Elena Randi a été accueillie sur le siège qui fut du grand Claudio, et que règne la paix universelle, et que même Eugenio Barba a décidé de confier son précieux fonds d’archives à un comité présidé par Franco Perrelli, exposant survivant du petit monde ancien des castellans, quel sens a ce vouloir batailler de la sorte, et ne pas comprendre que tout l’engagement doit être mis, plutôt, à ouvrir les fenêtres, pour purifier l’air de « la puanteur / du vilain d’Aguglione, de celui de Signa, / qui déjà pour trafiquer a l’œil aiguisé » de mémoire dantesque ?

Certes, je m’efforce de comprendre, je me rends compte que, à présent, la mirifique Mirella est Directrice en solitaire (et non plus en Direction élargie) de la glorieuse revue « Teatro e Storia », mais un vrai leader sait toujours qu’il y a un temps pour la guerre et un temps pour la paix. La force de Mirella a toujours été le mot d’ordre du billard, calma e gesso. Hors de cet horizon, elle risque de se faire tort à elle-même. Aveuglée par la volupté de l’affrontement, elle a baissé la visière du heaume, mais ce faisant elle s’est rendu difficile l’exercice de la lecture. À mi-page 10 de sa revue, citant mes 8 lignes susmentionnées, elle a rapporté correctement « Siro et Silvana », mais dans la note au bas de la même page 10, désireuse – par zèle didactique, j’imagine – d’expliquer à ses jeunes lecteurs quels patronymes correspondent aux cinq prénoms par lesquels j’avais familièrement indiqué les autres fondateurs du « Castello », elle a mal inventé une glose abracadabrante, « Sara et Siro sont Sara Mamone et Siro Ferrone ». Il ne manque pas en vérité d’autres petites erreurs de transcription de mes 8 lignes (une parenthèse carrée interpolée, une majuscule au lieu d’une minuscule, des italiques et des points de suspension omis…) mais ce sont de menus péchés qui se lavent avec un peu d’eau bénite. Confondre cependant les personnes, transformant l’originelle « Silvana » en « Sara Mamone », valeureuse chercheuse, épouse de Siro Ferrone, eh bien, justement parce que peu sympathique pour la très chère Silvana Sinisi, me paraîtrait vraiment embarrassant, bien qu’imputable à un aveuglement (espérons-le) seulement momentané… Et toutefois, en ex-mari trois fois divorcé, je préférerais penser, plutôt, à une innocente obsession matrimonialiste…

(7 février 2026)